L’AMÉRICAIN (L’ÉTASUNIEN1), LE FRANÇAIS ET LE PONT
Un jour, on eut besoin de reconstruire deux ponts dans une ville
dévastée. Deux architectes furent convoqués : un Américain et
un Français. Le cahier des charges était simple : chaque pont
devait être construit en six mois avec un budget donné mais avec
totale liberté d’imagination.
Les architectes se mirent à la tâche. Au bout de cinq mois,
l’Américain vint trouver le responsable et lui dit : « Voilà, votre
pont est terminé, appelez-moi si quelque chose ne va pas ou si
vous avez besoin d’autres services. N’oubliez pas de m’envoyer
le virement du solde ! » puis il vaqua à d’autres affaires. Le
responsable effectua la visite. Il vit « un pont » et sembla satisfait.
Au bout de six mois et demi, ce dernier s’inquiéta de
l’avancée des travaux français. Il rendit visite à l’architecte.
Force était de constater que le chantier n’était pas encore
achevé. Le Français lui dit alors : « Ne soyez pas inquiet, nous
avons pris davantage de temps pour analyser les caractéristiques
du projet, dans un souci d’intégration avec la population et le
paysage. Les peintures ne sont pas terminées. Par ailleurs, il me
faudrait une rallonge de 20 %. Je pense que nous serons prêts
dans un mois. »
— Dont acte, dit le maître d’ouvrage, mais pas un jour ni un
sous de plus !
— Ne vous en faites pas, vous en aurez, en fin du compte, pour
votre argent.
Le responsable le quitta non sans être dans le doute : avaitil
bien pris la mesure de ces paroles ? N’aurait-il pas été
judicieux de comparer les deux travaux régulièrement ? Puis il
repartit vers d’autres occupations.
Un mois après, l’architecte français vint trouver le responsable
des travaux et le convia à l’inauguration.
— Inauguration ? Était-ce prévu ? Combien cela va-t-il encore
me coûter ?
L’architecte ne répondit pas, et accompagna l’homme
soucieux sur le lieu des travaux. Arrivé sur le site, ce dernier vit
« un pont élégant, sobre, aménagé » et découvrit tout autour les
habitants jouant, chantant et dansant. Il vit aussi d’autres
constructions locales en chantier.
La fête battait son plein. Le responsable des travaux, sous le
charme mais persuadé de n’avoir pas tout cerné, remercia
l’architecte. Trois ans passèrent et un habitant proche du
premier pont vint trouver le responsable et lui dit :
— Ô dignitaire, te souviens-tu de notre pont provisoire ? Il
n’était certes pas très joli, mais il a été bâtit rapidement et nous
avons pu l’utiliser facilement. Désormais, nous avons reconstruit
nos habitations et te demandons d’édifier le pont définitif,
comme dans l’autre quartier. Il s’accorde parfaitement avec
l’environnement. Les gens s’y promènent même par plaisir,
paraît-il.
Le responsable en resta bouche bée. Puis, assez embarrassé,
il répondit :
— Il n’y aura rien de plus. Les caisses sont vides. Chaque
quartier a eu son heure de fête. Votre satisfaction a été plus
rapide. Avez-vous trouvé à redire quand l’architecte a bâti votre
pont ? Ce qu’il vous reste à faire est de vous inspirer de
l’ouvrage français pour aménager le vôtre. Cotisez, allez
chercher conseil. Cela ne pourra que vous rapprocher entre
habitants !
Et de se jurer qu’on ne l’y reprendrait plus !
Enseignement
Dans la continuité du récit précédent, cet exemple nous montre
quelles peuvent être les différences de management et d’approches
culturelles face à un problème. L’approche française,
perfectionniste, est souvent recherchée pour son souci du long
terme, son approche humaine et son sens de l’environnement,
par rapport à l’approche américaine (étasunienne) pragmatique,
proche des processus, de l’efficacité sur des objectifs
courts termes de rentabilité. Dans certaines affaires, cet esprit
ne joue pas en faveur des Français. Cette fable est l’exemple
type du développement durable tel que nous l’entendons
généralement, ce terme ayant été adopté pour parler de
réalisations industrielles pérennes dans un environnement
équilibré.
Le coq européen chantait la même chanson, mais n’était pas
entendu de la même façon. Ici, ce sont les attitudes qui
diffèrent.
Nous aurions pu prendre un exemple de différences de
comportement entre Européens et Asiatiques. Laissons plutôt
la nature nous expliquer de quoi il retourne ici, en empruntant
la passerelle du bio-management1.
Quand un frelon entre dans une ruche en Europe, les
abeilles européennes vont à l’attaque l’une après l’autre, se font
facilement tuer et livrent leurs larves.
Quand un frelon japonais entre dans une ruche japonaise,
les abeilles se rassemblent et se précipitent en masse sur le
frelon agresseur. Elles n’utilisent pas leur dard, ce qui les ferait
mourir, mais font monter la température du frelon jusqu’à ce
qu’il succombe, sauvant ainsi la ruche sans risquer leur propre
vie.
Cela ne vous rappelle-t-il rien ?
UN COQ ET TROIS EUROPÉENS
Un jour, un Français, un Allemand et un Anglais décidèrent de
réaliser un projet commun. Le Français avait pour lui son goût
pour l’esthétique et pour les choses bien faites, l’Anglais sa
politesse et ses bonnes manières, l’Allemand son efficacité.
Chacun avait pardonné à l’autre ses comportements passés et
tous étaient prêts à conquérir le monde. Le projet était simple
en apparence : construire une maison où tous trois pourraient
habiter et prospérer. Ils la bâtiraient au Luxembourg où ils se
donnèrent rendez-vous.
tiré des Fabliaux du Management - françois CHARLES
Le jour venu, les trois compères se mirent en route, chacun
de son côté.
Passant à côté d’une ferme, le Français entendit le chant
d’un coq :
— Cocorico ! Cocorico ! Rejoins vite tes amis qui sont déjà
passés me voir !
— Voilà qui me réconforte, à l’aube d’un travail il est vrai
certainement difficile, se dit notre homme.
Et de reprendre sa route, puis d’arriver au lieu fixé, où il
retrouve ses partenaires.
Chacun n’eut de plus grande joie que de constater que les
autres étaient bien à l’heure au rendez-vous et en bonne santé.
Coutumier du fait, l’Anglais engage une conversation de
courtoisie avant de passer aux affaires plus techniques :
— Chers amis, nous avons toutes raisons de penser que cette
journée sera bénéfique. J’ai croisé un coq sur mon chemin dont
le chant me mit de bonne humeur.
— Nous également, répondirent en choeur l’Allemand et le
Français. Buvons à ce signe de la providence.
Et tous de lever leur verre.
— Kikiriki ! lança l’Allemand.
— Coquedou lededou ! chanta l’Anglais.
— Cocorico ! entonna le Français.
Il y eut un froid. Nos trois compères se regardèrent.
— Comment pourrais-je vous faire confiance quand vous vous
moquez de mon emblème national ? fit remarquer le Français
— Est-ce encore une ruse de mon cousin ? s’écria l’Allemand.
— Ces continentaux et leurs différences ! gloussa l’Anglais.
Tous trois repartirent jurant qu’on ne les y prendrait plus –
sachant cependant que ce n’était que partie remise.
Enseignement
Chaque être humain pense, écrit, parle, éprouve des émotions
de façon spécifique. Homme et femme sont en outre différents
dans leurs comportements. Le négliger est souvent source
d’incompréhension dans la vie quotidienne, et plus encore dans
les relations internationales. Mieux vaut, autant que possible,
se mettre à la portée de son interlocuteur en évitant toute
conclusion hâtive.
Le coq européen a chanté la même chanson. Il n’a pas été
pas entendu de la même façon. Ces différences de perception
se retrouvent dans les expressions imagées idiomatiques. Là où
un Français dit, par exemple, il pleut « des cordes », l’Anglais
dit qu’il pleut « des chats et des chiens ». La vieille Europe
fonctionne comme cela. Si elle apparaît souvent divisée, elle
sort des crises à chaque fois renforcée, traçant peu à peu son
chemin, de manière irréversible.
Langue, personnalité et coutumes vont souvent de paire. Si
on analyse le miroir de la langue, l’apprentissage de l’allemand
comme du français paraît difficile au début, alors que l’anglais
semble facile. Un renversement de tendance s’effectue pourtant
à un certain stade de l’apprentissage et l’on découvre que la
langue anglaise est plus compliquée qu’il n’y paraît. Il en est
de même pour la personnalité : le Britannique n’est chaleureux
qu’en apparence, alors que l’Allemand, a priori plus froid, vous
ouvrira son coeur une fois conquis. Et que dire des asiatiques,
sachant qu’il y en a autant de types différents que de pays en
Asie !
Sans traverser les frontières, cette situation se retrouve
simplement dans vos réunions quotidiennes entre les différents
métiers de l’entreprise.
tiré des Fabliaux du Management - Ed CHIRON - françois CHARLES
Les fabliaux du management : Observer, penser, décider et agir autrement
INTRODUCTION
Le manager est chaque jour confronté à un puzzle qui lui
impose d’être à la fois créatif, sage, moteur, transmetteur,
acheteur, vendeur, conciliant, intransigeant, ami, parent. Il doit
savoir adapter son discours en fonction des circonstances afin
d’optimiser l’imbrication étroite entre le fonctionnement et le
développement de l’entreprise. En constante réflexion, un
carnet toujours à la main, vérifiant tout ce qu’on lui dit, évitant
la controverse, ayant une correspondance régulière, travaillant
en collaboration, il doit être performant et innovant, doit savoir
anticiper face à la concurrence, faire preuve d’improvisation et
d’initiative, veiller à transmettre les bons codes à ses collaborateurs
et entretenir les bons réflexes. Il doit également être à
l’affût des outils qui l’aideront à accomplir sa tâche. Comment
peut-il s’en sortir ?
par François CHARLES
Une des solutions consiste simplement à sensibiliser, à faire
partager les enjeux et souligner les compétences, et surtout à
se poser ou se reposer les bonnes questions, même si elles
semblent mineures. Décider de certains choix ou chercher à
résoudre un problème impose de parvenir à une vision claire
de l’essentiel en tenant compte de l’existant, de l’historique et
de l’environnement de chaque situation. Or, ce principe est trop
peu appliqué.
Trois idées fortes doivent être gardées en mémoire :
– quelle que soit la situation, le risque humain occupe une
place prépondérante, et tout n’est souvent qu’une affaire de
communication ;
– par ailleurs, il n’est pas nécessaire de chercher très loin les
solutions simples et efficaces, et il est souvent plus rapide de
résoudre un problème si ce dernier est analysé sur un référentiel
différent et neutre ;
– enfin, la lecture des proverbes des anciens nous montrent à
quel point les relations humaines ont peu changé. Il semble
donc intéressant de s’en inspirer, voire d’en créer d’autres en
harmonie avec notre environnement actuel.
Pour cela, il suffit d’ouvrir les yeux et d’écouter. Le monde
animal et végétal qui nous entourent depuis l’origine nous
enseignent sans cesse si nous savons recueillir ses leçons de
choses et les appliquer au quotidien dans l’entreprise comme
dans la vie privée.
Jean de La Fontaine, comme avant lui Ésope, joua avec
succès du rapprochement entre la nature et l’homme afin de
transmettre des réflexions morales et critiques qui s’ancreraient
davantage dans l’esprit du lecteur grâce à leur masque que sous
la forme d’un sermon sentencieux. L’exercice peut aujourd’hui
être bénéfique au sein de l’entreprise comme dans toute
relation humaine.
Nous avons, par exemple, beaucoup à apprendre du
comportement animal et végétal en matière d’attaque, de camouflage,
de séduction, d’organisation, d’adaptabilité, de stratégie ou
d’intégration. Se comporter en « roi de la jungle », appliquer « la
théorie du pissenlit », rencontrer une analyse de type « chiens et
chats »1 ou travailler en bio-management devrait désormais faire
partie du langage de l’entreprise.
En outre, certains événements de la vie quotidienne
serviront également de référentiels à la fois en termes d’organisation,
de développement et de facilitation pour faire passer une
idée ou aider à une meilleure compréhension. À une condition
cependant : il convient de les adapter pour que le message
Autant de fables et de tableaux que nous rencontrerons dans les pages
suivantes.
Les fablaiux du managent•MEPok 10/06/03 17:14 Page 4
qu’ils véhiculent soit reçu d’une façon identique par tous.
Parler risk management lors de la visite d’un élevage de chiens
de traîneaux ou d’une cave d’affinage peut amener à
comprendre et à appréhender certains risques majeurs dans le
travail quotidien plus rapidement que s’ils étaient traités dans
leur univers propre. De même, le sport, école de vie, de
comportement et de découverte de soi, aidera sans nul doute à
faciliter certaines tâches ou à régler certains points durs, l’art
contribuera à une meilleure ouverture d’esprit.
Ce livre vous offre des clés de communication et quelques
référentiels. On s’apercevra notamment que des termes industriels,
utilisés en logistique et en management de projet,
peuvent être employés en stratégie, marketing, approche client,
comme en management des hommes.
Dans la première partie de l’ouvrage, vous lirez des fables et
autres tableaux qui illustrent un certain nombre de situations.
La deuxième partie est consacrée à la découverte et à l’explication
des concepts d’optimisation adaptables aux fonctions
vitales de fonctionnement et de développement de l’entreprise,
en correspondance avec les textes de la première partie. Vous y
découvrirez ou redécouvrirez notamment la théorie des cycles,
le système « bottom-up-down », les phénomènes de taille
critique, la « médecine d’entreprise », la « bio-attitude », le
« bio-management », la « bio-stratégie », l’approche et la vision
globales, le concept élargi de développement durable,
l’ingénierie concourante, le « global brain management »,
la mémoire d’entreprise, l’« integration family management »,
le concept d’« ambassadeur d’entreprise », l’analyse de la
valeur, la gestion du temps, le coaching, le « team-building »
et le « team-management », le concept « sport & culture »,
ainsi qu’une méthode d’approche client et de dynamisme
commercial.
Enfin, les proverbes de la troisième partie seront pour vous
l’occasion de consolider les images et concepts rencontrés, mais
également de progresser vers… le chemin, votre chemin.
Après avoir lu ce manuel, vous disposerez des trois piliers de
l’optimisation que sont la vision globale, la maîtrise des risques
et l’innovation au service du management de l’entreprise, des
hommes, des projets et des affaires. Ils vous feront gagner dans
ce monde où l’anticipation, l’adaptation et l’originalité créent
souvent la différence.
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